Sauver les prépas

Les valeurs des « jours heureux »

conseil_national_resistance_cnr_1944

Je vous promets que cette semaine a fait mon éducation. Qu’est-ce que j’ai appris, et compris, en voyant ce qui se passait.  La seule manière de nous en sortir maintenant, ce n’est pas de couper les cheveux en quatre sur tel ou tel aspect, différences CPGE, secondaire, etc. Vous l’avez déjà compris. Le seul salut possible, face à tous les obstacles qu’on va nous opposer, la seule voie qui fera que nous seront plus forts face à l’intimidation apparemment formidable (en réalité dérisoire) du pouvoir, de l’ignorance, des lâchetés, du défaitisme, du carriérisme, C’est celle de la prise de conscience. Nous serons tirés d’affaire (et avec nous, bien d’autres) et nous saurons parler avec conviction, nous saurons nous battre, et vaincre, si nous prenons conscience de ce que notre métier d’enseignant signifie vraiment. Ce mouvement va nous faire grandir, tous, nous réveiller aux valeurs fondamentales qui motivent notre action d’enseignants (quel que soit notre grade, notre niveau, notre filière), valeurs que nous ne sommes pas forcément capables de formuler en mots, mais pour lesquelles nous serions prêts à risquer beaucoup. Moi, en tout cas, je serais prête à risquer ma carrière pour elles. Et je le dis clairement. Je n’ai pas peur. Il faut comprendre que le Décret de 1950 est à défendre à tout prix. Loin d’être dépassé (il a d’ailleurs été amendé afin que son esprit reste adapté à l’évolution de la société, comme toutes les grandes lois, les lois sages, qui savent se formuler « en hauteur », parce qu’elles se fondent sur l’humanisme et la raison, et du coup ne risquent pas la désuétude) il est progressiste, ce qu’il faut absolument comprendre et défendre dans notre époque de régression.

Le décret de 1950 n’est pas technocratique. Il est intelligent (et là, je me répète, comme dirait Mark Twain) Il est issu de l’esprit du grand Conseil National de la Résistance, qui était un force de progrès et d’humanisme. Ce souffle généreux a régénéré notre République moribonde et il était si puissant qu’il a duré longtemps après la guerre, Si, dans les années 50, qui n’étaient pas particulièrement tendres avec les travailleurs, on était capable de comprendre qu’un prof a besoin de respiration, d’oxygène mental, qu’il ne peut pas abattre des heures comme un travailleur de force, qu’il faut absolument le mettre à l’abri du souci matériel, pour qu’il puisse enseigner avec enthousiasme et créativité, quelle honte devrait être la nôtre en cette époque « évoluée » et « prospère », de l’avoir oublié.

Le démantèlement du Décret de 1950 est fait dans un esprit technocratique, très inférieur à l’esprit réellement humaniste du décret de 1950. Si nous l’acceptons, « comme des veaux »,  il nous enlève toute protection, ce qui à terme nous rendra totalement incapables d’assurer notre mission. L’imbécilité des technocrates imprégnés sans même s’en rendre compte de la logique à courte vue du libéralisme, c’est de penser qu’on peut faire sans dommage aux professeurs ce qui a été une tragédie pour les employés d’Orange et de Renault (qui d’ailleurs ont manifesté pour certains en quittant la vie, ce qu’ils en pensaient, paix à leur mémoire, et j’en pleure encore), qu’on peut diriger les gens comme un troupeau de bétail, et leur faire rendre plus, si on sait bien s’y prendre. Le problème, c’est qu’avec des professeurs, l’exigence de rendement n’est pas possible dans le sens “entreprise”. Nous pouvons être efficaces, mais il faut nous ménager. Tous. Ecoles, collèges, lycées, supérieur. Pour que l’éducation que les enseignants dispensent soit de qualité, il faut qu’ils aient le temps de se consacrer à l’essentiel, il faut qu’ils aient le temps de faire le coeur de leur métier : penser, continuer de s’instruire pour transmettre les connaissances, digérer les connaissances d’hier et celles du monde d’aujourd’hui, leur donner sens et trouver le moyen de les rendre accessibles à leur public, lire les travaux de leurs élèves pour les aider à progresser. C’est ce que nie le projet Peillon. Il propose des rémunérations fluctuantes pour des activités diverses et variées. Mais que reste-t-il du temps nécessaire à la construction de la transmission, et à la respiration ? Rien. Si nous laissons le décret de Peillon détruire le Décret de 1950, nous deviendrons taillables et corvéables à merci, et nous quitterons la profession. Personne ne voudra plus l’exercer. Parce qu’on aura sottement détruit son énergie vitale. Je parle pour les enseignants. Mais je crois qu’un vrai chef d’entreprise dans n’importe quel secteur d’activité pourrait comprendre ceci aussi. Les technocrates sont en train d’aller dans le mur, et nous avec. L’avenir appartient aux humanistes. Je crois que c’est ce que Malraux voulait dire quand il a écrit: “Le 21ème siècle sera spirituel, ou ne sera pas”.

Je ne crois pas à un complot. J’ai juste envie de détourner Barbey d’Aurevilly et de dire: « Si l’intelligence était à vendre, il n’y a que ceux qui en ont qui en achèteraient »

Notre problème, c’est que, pour comprendre à quel point il est important de nous ménager, il faut être vraiment intelligent, et pas seulement technocratiquement ou politiquement habile. Notre problème, c’est que les sphères du pouvoir et du savoir (celui qui compte vraiment) ont une intersection de plus en plus petite. 

Anne Guerrier, professeur d’anglais en CPGE, Lycée Janson de Sailly

 

 

 

Adopte un prof de ZEP

Adopte un prof de ZEP

Un collègue qui enseigne en ZEP a la solution !

« En ces temps de centenaire de la Grande Guerre, j’ai donc le plaisir, camarades zépistes, de lancer le blog adopteunprofdezep.com qui donne à chaque professeur de prépa la possibilité de se racheter en versant individuellement, nominativement et mensuellement les 15 ou 20% non mérités de leur traitement actuel à un gazier de ZEP choisi parmi nous, photo et argumentaire à l’appui. Un système plus efficace que de redistribuer à tous de quoi s’acheter chaque semaine un nouveau bic rouge »

Touche pas au Grisbi…

tontons-flingueurs-1963-25-g

Nous, professeurs de classes préparatoires, venions de commencer à pousser nos élèves comme au saut d’obstacles et à les motiver pour passer leurs concours blancs, ceux-ci étaient bien lancés dans cette dynamique concentrée propre aux fins de trimestre, et le mois de novembre s’étirait comme des cernes, pour eux comme pour nous. En ces temps de bonnets de toutes couleurs et de poubelles renversées devant des lycées pour faire revenir Leonarda Dibrani, nous étions bien tranquilles en train de faire notre travail, ni pigeons ni dindons, préoccupés de notre tâche habituelle, nous avions même payé sans broncher l’addition parfois salée de la refiscalisation des heures supplémentaires en pensant que c’était une mesure de justice sociale.

Nous nous étions affligés de la mort de Georges Lautner puis réjouis de revoir à cette occasion Les Tontons Flingueurs, quand soudain, nous est arrivé un « bourre pif en pleine paix ». Notre propre ministre de tutelle, celui qui pourrait faire figure de « patron » en quelque sorte, nous a annoncé qu’un décret de 1950 serait réécrit par souci de clarté et de justice entre professeurs, et qu’en conséquence de nombreux professeurs perdraient froidement jusqu’à 20% de leur traitement annuel. Voici que nous avons été brusquement versés dans le pot au noir des mécontentements multiples qui zèbrent la France de leurs éclairs.

Nous avons donc décidé de nous organiser, de nous coordonner, de battre le pavé s’il le fallait, abandonnant la concentration de ce moment crucial de l’année scolaire, au risque d’une démobilisation de nos élèves, occupés qu’ils sont désormais à créer des blogs et des pages pour nous défendre sur Facebook ou Twitter. Nous n’avions ni les uns ni les autres aucun temps à perdre, et pourtant notre travail a été gelé par cette menace inattendue. Un esprit rationnel et plat pourrait se demander ce que le gouvernement allait faire dans cette galère. Pourquoi attiser la colère de citoyens tranquilles, imposables et travailleurs ? Pourquoi désigner des prétendus « riches » de la fonction publique à la vindicte collective ?

Depuis plusieurs jours, on ne nous « calcule pas », comme diraient les adolescents, ou plutôt on nous calcule un peu trop. Les chiffres volent, le brut et le net se mélangent sans vergogne,  on mensualise ce qui est lissé sur l’année, on confond même le salaire d’un mois avec celui de deux. Même les journalistes de bonne volonté s’empêtrent dans leurs additions, pianotent sur leur calculette, sans jamais retrouver le même résultat. La bataille de chiffres  tourne à l’absurde, parce que de leur propre aveu, les intéressés  ne maîtrisent pas toujours les mystères de leur fiche de traitement, qui arrive toujours en retard d’au moins un mois, sans parler des délais de paiement d’heures supplémentaires qui sont la règle, et des  variations annuelles qui permettent à l’enquêteur de débusquer tel salaire extravagant, probablement dû au fameux rappel d’heures en retard de trois ou quatre mois. Cette avalanche de chiffres ne prouve qu’une chose, c’est que le système est incompréhensible pour le profane, et pour le professeur. Pour couper court à ces débats infinis,  il suffit d’affirmer qu’il est désastreux de diminuer de 10 à 20% le traitement d’une catégorie de fonctionnaires quels que soient les motifs d’une telle décision, tout simplement parce que c’est un signal et un symbole catastrophique.

Notre ministre a déclenché de manière parfaitement volontaire ce dialogue de sourds, afin de rendre morale et populaire la décision de racler les fonds de tiroir pour faire des économies, et de justifier la haine des classes préparatoires entretenue dans certains cénacles. Classe contre classe à l’intérieur même du système, professeurs de ZEP « pauvres » contre « nantis » de classes préparatoires, voilà qui promettait sur le papier de faire des étincelles. Mais la division n’a pas  entièrement fonctionné, parce qu’elle repose sur des affirmations en porte à faux avec la réalité. Le système des nominations et des mutations est si peu efficace, si peu en rapport avec les capacités réelles de l’enseignant, que celui-ci peut très bien être professeur de ZEP brillantissime, ou encore agrégé tournant comme une toupie comme « titulaire remplaçant » dans les établissements les plus difficiles, ou  même nommé en classe préparatoire après une expérience d’enseignement dans un collège de banlieue modeste. Seules  les nominations en  classes préparatoires, si  imparfaites soient-elles, assurent encore aux professeurs des perspectives de carrière et de reconnaissance de l’excellence.

En outre, le malheur des uns ne fait pas le bonheur des autres. Ce n’est pas parce que les professeurs français du secondaire sont rémunérés de manière médiocre au regard du reste de l’OCDE  qu’on peut en tirer argument pour niveler et tirer vers le bas la condition économique des quelques chanceux qui  échappent à la règle. Après tout, il ne faut pas confondre les hussards  noirs avec des Pères Blancs !

Hussard_de_la_mort

Il est au contraire essentiel et vital de revaloriser les salaires de tous les professeurs, et ceux des classes préparatoires devraient faire figure d’exemple à suivre au lieu de servir de repoussoir et de punching ball. Le gouvernement s’est toutefois privé de cette possibilité en choisissant le nombre – la création de 60 000 postes sur cinq ans – plutôt que l’amélioration de la gestion préconisée par le Rapport de la Cour des Comptes intitulé Gérer les enseignants autrement (mai 2013). En réalité, et toute idéologie mise à part, il est extrêmement urgent, crise des vocations oblige, de revaloriser ce métier, de remettre le professeur au centre des préoccupations, de lui offrir tout au long de sa carrière une formation continue de très haute qualité,  de faire de la prospective pour maintenir la France à un rang honorable dans la galaxie mondiale du savoir.

Le moment était fort mal choisi pour lancer cette  attaque contre une profession intellectuelle plutôt prospère dans un  pays  très déprimé, qui a besoin de ses forces vives pour croire à nouveau en lui-même, alors même que la vie intellectuelle est une source de richesse pour la nation. Même les professeurs jusqu’à présent mobilisés avec leurs élèves pour les faire réussir se sentent aujourd’hui fatigués, incrédules d’apprendre qu’ils travaillent d’arrache pied pour n’être récompensés que par une sanction et pour beaucoup, par de sérieuses difficultés professionnelles -le risque du sous-service- et financières – la perte sèche de revenus. L’Education Nationale devrait cesser d’être une cour de récréation, un terrain d’expérimentation  de réformes toujours  vouées à l’échec parce que toujours menées selon les mêmes présupposés erronés et selon des logiques uniquement quantitatives. Mais ceci est une autre histoire…

Anne-Sophie LETAC

Un calcul instructif, ou comment comptent Jesse James, Raymond Devos et Vincent Peillon

devos

M. Vincent Peillon, Ministre de l’éducation nationale, motive le décret qu’il envisage de prendre pour alourdir les services des professeurs de classes préparatoires, par la nécessité d’accroître la rémunération des professeurs enseignants en Z.E.P. L’idée est que, en alourdissant les services des premiers on dégagerait des crédits pour les seconds, puisque cet alourdissement aboutirait à une perte sèche sur les salaires des professeurs de classes préparatoires qui diminueraient, selon les statuts et l’ancienneté, de 10 à 20% au moins, sans que personne au ministère ne soit d’ailleurs capable de donner un chiffre fiable.

Alors, puisque derrière la générosité affichée (comme Jesse James volait les « riches » pour donner aux « pauvres »), se cache un calcul, calculons : on recense environ 6000 professeurs de classes préparatoires en France, et les calculs qui circulent, et dont Le Monde se faisait l’écho dans son édition du 28 novembre, parlent d’une perte sèche d’ « en moyenne, 4000 euros [annuels] pour les scientifiques. » On peut effectivement s’accorder sur ce chiffre et même l’étendre sans trop se tromper à l’ensemble des autres classes préparatoires, au moins pour avoir une idée de l’échelle de l’économie ainsi réalisée : 6000 x 4000 = 24 000 000 euros.

Ramenons maintenant ce chiffre au budget de l’éducation nationale (64 002 000 000 euros : budget de l’Etat, voté pour 2013) : cela fait 0,04 % ! Autant dire, « moins que rien » comme aurait dit Raymond Devos. Pour peu que ce moins que rien atterisse vraiment un jour dans les poches des professeurs de Z.E.P. ― ce qui serait sans précédent ―, on peut s’interroger sur le sens d’un tel calcul : de toute évidence il montre que la tactique du ministre cache une stratégie.

En commençant par frapper une cible facile à livrer en pature à l’opinion à partir de quelques aberrations bien montées en épingle ― auxquelles le Ministère pourrait mettre fin d’un trait de plume s’il le voulait vraiment, mais qui servent si bien son discours qu’il les cultive comme d’autres les comptes en Suisse ―, on effectue un test : y aura-t-il une réaction ample du corps professoral visé ? Trouvera-t-il un relais chez ses collègues du secondaire, ses anciens élèves, leurs parents, quelques institutions ? Trouvera-t-il un écho enfin dans l’opinion et les médias, et lequel ? Cette vieille tactique maoiste que la génération du ministre n’a pas dû totalement oublier, et que Claude Allègre avait déjà mise en oeuvre en son temps, vise de toute évidence à vérifier la faisabilité d’une opération à bien plus grande échelle que le recrutement bruyant et brouillon de 30 000 nouveaux professeurs, annoncé à grand renfort de campagnes médiatiques, cache mal. Il est clair que c’est l’ensemble du corps professoral (841 700 : chiffre du Ministère pour 2012-2013) qui est visé à terme, car l’argent dégagé en dépouillant les professeurs de classes préparatoires est trop ridiculement faible pour que quiconque puisse croire que le gouvernement en restera là, alors qu’il a tant besoin d’argent (à la fin de l’année 2013, le déficit de la France se rapprochera de 5000… milliards d’euros). Le mouvement des bonnets rouges bretons, aussi informe et ambigu soit-il, l’a bien compris : une fois les portiques en place… qui mettrait sa main à couper qu’ils ne serviront jamais à taxer autre chose que les transports routiers ? Et une fois les professeurs de classes préparatoires frappés au nom de la loi de Jesse James… qui mettrait sa main à couper que les autres ne seront jamais frappés… y compris ceux de Z.E.P ? Il se pourrait bien que, ce jour là, les professeurs, toutes catégories confondues, n’aient plus que les « trois fois rien » de Raymond Devos. Il est vrai que ce dernier rappelait que c’était déjà « quelque chose » : c’est ainsi que l’on doit compter au Ministère de l’Education nationale !

Michel FAUQUIER, professeur en khâgne au lycée La Perverie, Nantes

Le prix à payer

Comme à l’armée, un professeur de classes préparatoires reçoit à son entrée en fonction  son « paquetage », composé de classes et d’un nombre d’heures de cours qui constituent son service, sans qu’il ait la possibilité de choisir celui-ci. Ce service varie en fonction de la discipline et du niveau,  entre 8 et 15 heures, on me pardonnera de parler « à la louche ». Calculée de manière extrêmement complexe et opaque à tout non initié, sa rémunération  comprend un traitement fixe sur douze mois et une rémunération mobile en fonction de ce qui dépasse d’une « obligation réglementaire de service », expression peu avenante qui désigne les dispositions contenues dans un vétuste décret de 1950 que le ministre de l’Education Nationale s’apprête à réformer à la hussarde. C’est peut-être parce qu’il faut ainsi traiter les « hussards noirs de la République », ainsi qu’il se plaît à nommer les professeurs, dans un magnifique rappel des années Jules Ferry, qui sont très éloignées de nous.

Ces professeurs de classes préparatoires, souvent très diplômés et issus de grandes écoles, ne voient prise en compte la spécificité de leur métier que grâce à ce système de rémunération appelé « heures supplémentaires », par lequel leur traitement excède celui de l’agrégé, et si souple que leur paiement n’intervient  que trois mois après le début de l’année scolaire, comme s’il fallait à chaque fois réinformer la machine administrative de leur existence. Ce terme  de « supplémentaire » est de surcroît impropre, puisque celles-ci font intrinsèquement partie du service du professeur. Cette rémunération variable n’est comptabilisée ni dans le calcul de la retraite, ni dans les congés de maladie ou de maternité, et disparaît durant les mois d’été. L’idée que le professeur de classes préparatoires serait « trop » payé, répandue parmi les personnels de l’Education Nationale, y compris chez les intéressés qui en conçoivent parfois un culpabilité déplacée, provient du caractère subsidiaire et finalement de l’opacité de ce mécanisme de rémunération. Au lieu de créer un statut à part qui eût pris clairement en compte la spécificité du métier au sein du professorat, le ministère s’en est tenu depuis 1950  à l’octroi d’heures  qui apparaissent  au mieux comme une récompense, au pire comme un bonus honteux et une faveur, alors qu’elles devraient être un motif affiché de choisir cette carrière. Elles sont aussi très faciles à supprimer du jour au lendemain, sur simple décret, on l’aura compris. C’est malheureusement l’état de fait que nous avons laissé perdurer, à nos risques et périls.

En prétendant réaffecter une partie des salaires des professeurs de classes préparatoires à ceux de ZEP, le projet Peillon ne fait qu’exploiter cette faille, qu’inventer une forme de « flexi-insécurité » à destination des enseignants du supérieur, sans donner le moindre gage aux professeurs de collèges difficiles. Etablir un lien de cause à effet entre la situation financière des professeurs de classes préparatoires et celle des professeurs de ZEP relève en effet de l’imposture économique et du populisme. Le ministre est prêt à ruiner un système qui  malgré ses imperfections, constitue la dernière opportunité de faire carrière dans l’Education Nationale, pour consoler des professeurs de ZEP qui recevraient sans l’avoir demandé, pour reprendre le terme de Jean-Luc Mélenchon au sujet de la revalorisation du SMIC en 2012, « à peine de quoi se payer un carambar ». De l’aveu même de Monsieur Peillon, il est en effet impossible d’envisager un effort d’amélioration des salaires. En revanche, supprimer deux heures supplémentaires  aux quelques milliers de professeurs concernés, c’est baisser sans contrepartie le traitement d’une catégorie de fonctionnaires de près de 20%, dans la lignée des décrets lois déflationnistes de Pierre Laval en 1935. C’est aussi pénaliser ceux qui vivent dans les plus grandes métropoles, ceux qui ont les classes les plus chargées, ceux qui n’ont pas pour conjoint(e) un cadre supérieur aux revenus protecteurs, c’est contraindre certains d’entre eux à revoir drastiquement leur mode de vie alors qu’ils travaillent d’arrache pied. C’est pousser nombre de professeurs vers l’enseignement privé hors contrat, où ils seront d’ailleurs accueillis chaleureusement, et c’est encourager les étudiants à choisir Yale, Cambridge, ou Heidelberg plutôt que les cursus français. C’est accepter que l’enseignement supérieur devienne cher, très cher. C’est au demeurant désosser un système qui fonctionne, qui pousse nombre d’élèves modestes vers une myriade d’écoles qui leur assure une ascension sociale discrète et peu médiatisée.

Au delà de ces constatations, la brutalité des propositions du Ministre de l’Education Nationale nous renvoie à une interrogation profonde qui tient à  l’identité, au rôle et à la place que nous réservons aux professeurs dans notre société. En vertu d’une ambiguïté savamment entretenue par les ministères successifs, de droite comme de gauche,  la masse des 381900 enseignants du secondaire public est présentée comme homogène, la gestion du nombre s’apparentant à celle d’une immense usine dont les proviseurs et principaux seraient les contremaîtres et les professeurs des employés interchangeables qu’on affecterait au gré des besoins. La métaphore est si bien filée qu’on entend parfois des enseignants parler de « débrayer » lorsqu’ils font la grève, champ lexical naguère réservé au monde ouvrier. C’est en vertu de cette conception des relations de travail que les salaires des enseignants ne sont comparés que de manière verticale, à l’intérieur d’un corps de métier où règne la fiction de l’identique et du même, où l’étiquette de « privilégié » est accolée aux professeurs un peu mieux rémunérés. Or la comparaison devrait aussi être horizontale, avec la catégorie de diplômés qui leur correspond. Pour les agrégés et normaliens, il s’agit des conseillers à la Cour des Comptes, des magistrats, des Inspecteurs des Finances, des ingénieurs de Mines et des Ponts, dont on rappellera que les salaires sont sans commune mesure avec celui d’un professeur agrégé, au demeurant faible comparé aux autres pays de l’OCDE.

En outre, il est très important de rappeler qu’on ne naît pas professeur de ZEP, pas plus qu’on ne le reste forcément. Le système d’affectation des professeurs du secondaire est en effet  si peu connecté au mérite individuel que toutes les situations sont envisageables : un excellent professeur peut rester contre son gré en ZEP toute sa carrière, un autre peut se trouver propulsé à trente ans dans un lycée de renom sans avoir le nombre de « points » d’ancienneté théoriquement requis, en tout cas il n’y a aucun rapport systématique entre l’excellence et la carrière. En revanche, le professeur de classes préparatoires est nommé au mérite, en vertu de ses qualités, après avoir constitué un dossier qui témoigne de sa compétence, et être passé sous les fourches caudines de l’Inspection Générale. Fait remarquable, un agrégé peut enseigner plusieurs années en ZEP avant de devenir professeur de classes préparatoires, cet objectif représentant pour lui un horizon de carrière motivant.

Pourquoi d’ailleurs ne pas  comparer les professeurs de classes préparatoires  aux acteurs économiques qui rendent des services comparables, puisque la formation est  le fer de lance de la compétitivité, et la clé de l’insertion d’un pays dans la concurrence mondiale ? On sait aujourd’hui que les classements internationaux dans lesquels la France ne cesse de dévisser (PISA, Shanghai) sont directement corrélés au degré de considération économique et culturelle réservé aux professeurs, au rebours de tout ce que les spécialistes des sciences de l’éducation proclament depuis trente ans, obsédés qu’ils sont par l’intronisation de l’élève au centre du système. Tandis que les professeurs français de haut niveau sont implicitement accusés par leur propre ministre d’être des conservateurs et des nantis, des pays comme la Finlande ou l’Allemagne réservent un traitement confortable et respectueux à leurs enseignants, ce qui leur permet de tenir une place honorable dans la galaxie mondiale du savoir. Comptant parmi les rares pôles d’excellence créateurs de richesses et d’innovation dont la France peut s’enorgueillir, les classes préparatoires sont pourtant  l’objet des coups de boutoir d’un ministère en déroute malgré la création récente de dizaine de milliers de postes, un ministère qui survalorise un système de pensée dont la journaliste Sophie Coignard a montré dans un excellent ouvrage[1] que les conséquences n’avaient jamais fait l’objet du moindre bilan en trente ans. Le Rapport de la Cour des Comptes Gérer les enseignants autrement (mai 2013) préconisait de valoriser la richesse humaine et de cesser de favoriser le nombre : c’est l’inverse qui est pratiqué aujourd’hui, et c’est au nom de cette inversion des priorités que les enseignants resteront durablement sous payés.

Plus grave encore, c’est au moment où des pays étrangers s’intéressent de près à notre remarquable ingénierie du savoir, et souhaitent transposer le modèle des classes préparatoires dans leurs propres systèmes, quelques mois après que Campus France USA ait organisé à l’IEP de Paris un séminaire permettant la compréhension des systèmes éducatifs des deux côtés de l’Atlantique, ce qui ouvre la possibilité d’envoyer des élèves américains dans nos grandes écoles, au moment où des professeurs de classes préparatoires français vont en mission à Raleigh en Caroline du Nord, au Luxembourg, en Chine où le marché de l’éducation est immense, que le gouvernement français décide de lancer un signal manifestant un regrettable dédain du caractère stratégique de l’excellence éducative française,  et de l’atout que pourrait constituer sa mise en avant.

« Les gens qui choisissent ce métier ne le choisissent pas d’abord pour l’argent » affirmait Vincent Peillon peu après son entrée en fonction en 2012. Outre que cette affirmation n’engage que lui, l’argent, c’est aussi la liberté de réfléchir, la libération de l’angoisse et des contraintes du quotidien, c’est le prix à payer pour permettre à l’esprit de dégager du temps pour innover, c’est enfin la récompense de la réussite, et cela, le Ministre de l’Education Nationale semble l’avoir tout à fait négligé.

Anne-Sophie LETAC

Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, agrégée de l’Université

Professeur d’histoire (ECS1 et 2), géographie et géopolitique au lycée Lavoisier, Paris


[1] Le Pacte immoral, comment les élites sacrifient nos enfants, Albin Michel, 2011

La réforme Peillon concerne tous les enseignants

Copies-en-tas

Telle qu’elle est projetée, la révision des obligations de service menace la condition de tous. Dans l’immédiat, c’est pour les enseignants de classes préparatoires que le projet a les conséquences les plus lourdes : on peut légitimement parler de mépris (nos représentants ne sont pas conviés à la discussion) et d’agression sans précédent à travers la suppression de tout motif d’allègement de service. Les professeurs dont l’obligation réglementaire de service dépasse 10 heures hebdomadaires de cours perdront des heures supplémentaires et la rémunération de leurs interrogations orales diminuera ; ceux qui ont moins devront atteindre ces 10 h, probablement par attribution d’une classe supplémentaire, en Cpge ou dans le secondaire – même un professeur de chaire supérieure peut exercer en second cycle pour « nécessité de service ». Au mieux nous perdrons du pouvoir d’achat (dans une fourchette de 10 à 30 %), au pire nos conditions de travail se dégraderont. Au passage, des postes disparaîtront.

Qu’il y ait derrière cette attaque une vindicte particulière de nos décideurs à l’encontre des professeurs de Cpge, c’est aussi certain qu’absurde. Ce n’est pas sans raison que depuis deux siècles la France éprouve le besoin de former l’essentiel de ses futures élites par le système Cpge/grandes écoles. On peut reprocher bien des choses à ce système, du moins assure-t-il sa mission sans exclure qui que ce soit sur critères financiers et il attire comme le souligne un récent rapport officiel – de 2012 à 2022 les effectifs de l’enseignement supérieur devraient augmenter de 7,8 %, mais les Cpge enregistreraient la progression la plus forte ( + 12,3 %). Il suppose certes un effort collectif : un élève de Cpge « coûte » plus cher qu’un étudiant mais l’échec massif en premier cycle des universités a aussi un prix et nous ne sommes pour rien dans le fait que notre pays a scandaleusement négligé les siennes. Contribue à ce coût des Cpge la rémunération versée aux enseignants. Elle surpasse celle des professeurs du secondaire. Encore faut-il rétablir trois vérités :

. les professeurs de Cpge ne sont pas une « caste » : la grande majorité a enseigné plusieurs années dans le second cycle (huit ans en collège et cinq en lycée pour ma part).

. à échelon identique un agrégé en Cpge n’est pas mieux payé que son collègue du secondaire : l’ORS est certes de 10 h au lieu de 15 mais le traitement  de base reste le même. Seules les HSA, mieux payées qu’en second cycle et les « khôlles » peuvent faire une différence, mais les situations varient énormément selon les filières, les disciplines, les personnes, et c’est en tout état de cause un travail supplémentaire – les collègues de lycée qui assurent une partie de nos « khôlles » le mesurent bien. Il est vrai qu’on peut accéder plus vite à la hors classe et devenir, au-delà de 45 ans en général, professeur de chaire supérieure. Mais la hors classe n’est en rien réservée aux professeurs de Cpge et ses indices sont strictement identiques à ceux des professeurs de chaire supérieure.

. en dépit de quelques cas tout à fait particuliers montés en épingle (cf site de l’APPLS), nos traitements n’ont rien d’exorbitant. Un professeur de chaire supérieure comme un agrégé hors classe termine sa carrière avec un traitement net mensuel de 3 674 euros. C’est certes plus qu’un professeur certifié mais c’est ce dernier qui est notoirement sous-payé – le traitement moyen des enseignants français est de 20 à 25 % à la moyenne OCDE. Et ce n’est pas indécent au regard des compétences académiques (ancien normalien souvent, tout professeur de Cpge doit désormais être docteur) et pédagogiques (nous sommes nommés par l’Inspection générale, au vu des rapports d’inspection), des responsabilités et de la charge de travail en sus de la présence devant les élèves – plusieurs semaines de travail en été pour adapter les cours à des programmes renouvelés chaque année en classe de concours ; autour de 40 heures en moyenne pour corriger 45 dissertations d’hypokhâgne ou de khâgne, chiffre à multiplier par 9 ou 10 dans l’année pour qui a deux classes, situation fréquente – la régularité de ces apprentissages singularise les Cpge : les professeurs en acceptent le prix, mais il est inadmissible que le ministère fasse mine d’ignorer celui-ci.

C’est aussi à comparer aux salaires des jeunes à la sortie des grandes écoles – un diplômé de HEC commence sa carrière au salaire moyen de 53 100 euros par an, et la progression n’a ensuite rien à voir avec la nôtre. Pense-t-on que rémunérer les enseignants les plus chevronnés moins bien que leurs tout récents anciens élèves permettra d’attirer vers ce métier les talents dont il a impérieusement besoin ? Les enseignants dans leur ensemble ont intérêt à la présence en leur sein de catégories qui peuvent servir de référence pour améliorer leurs conditions matérielles. Nul ne fait ce métier par appât du gain. Nous devons cependant rappeler à M. Peillon que comme tout un chacun nous travaillons pour gagner notre vie et « notre argent nous intéresse ».

Mais le projet Peillon bien au-delà du haro sur « les professeurs surpayés de Cpge ». Dans l’immédiat, il frappe aussi ceux de BTS, de Première et de Terminale –comme si enseigner en classe de concours ou d’examen n’alourdissait en rien la charge de travail ! Surtout, les annonces présentes présagent des lendemains difficiles pour tous. Un seul exemple : on supprime dans le calcul de l’ORS des professeurs de Cpge la décharge d’une heure pour sureffectif  (plus de 35 élèves) : comme si prendre en charge 25 ou 48 étudiants (plafond légal en Cpge, parfois dépassé du reste) ne faisait aucune différence ! Si cette mesure est entérinée, rien n’interdira d’appliquer demain le même principe au secondaire : exit alors le plafond des 35 élèves…

Il y a une totale hypocrisie à présenter la réforme projetée comme nécessaire à l’amélioration du sort des professeurs de ZEP : leur obligation de service ne sera qu’à peine allégée et ils ne seront pas, semble-t-il, mieux payés pour autant. Cette amélioration est certes nécessaire mais, puisqu’on a décidé de recruter 40 000 professeurs supplémentaires dès 2013/2014, il doit être possible de la réaliser sans dégrader la condition de la majorité des professeurs qui enseignent hors ZEP, dont beaucoup en poste dans des établissements difficiles non étiquetés ZEP. Hypocrisie aussi parce que le Ministère de l’Education nationale stigmatise l’abus d’heures supplémentaires par une poignée de professeurs « cupides » alors même qu’il enjoint aux chefs d’établissement d’intégrer un quota minimum de HSA dans les services des enseignants : elles coûtent bien moins cher que les heures postes – d’autant que leur amputation de 17 % imposée par C. Allègre en 1998 n’est plus compensée depuis la refiscalisation des heures supplémentaires (seule la première heure reste réévaluée).

Le projet vise  en réalité à accroître la charge de travail des professeurs à coût constant. Un ballon d’essai est lancé. Il stigmatise des catégories prétendument « conservatrices » et « nanties ». En l’absence de réaction, demain, tous les enseignants seront visés : les indemnités peuvent être réduites (professeur principal, conseils de classe), les tâches périscolaires devenir obligatoires et sous-payées, les effectifs des classes alourdies, les options regroupées, etc.

Notre ministre n’est pas en train de « refonder l’école ». Il répercute les consignes de Bercy : faire travailler plus les enseignants en les payant moins. Nous n’avons pas à faire les frais de l’impéritie du pouvoir. Si l’on veut réduire le déficit budgétaire, bien d’autres pistes, infiniment plus justifiées, existent – le ministère des Finances devrait le savoir, lui qui rémunère généreusement ses hauts fonctionnaires.

Christian BARDOT, professeur d’histoire en hypokhâgne et khâgne – Lycée Lakanal, Sceaux 

VINCENT PEILLON DÉCLARE LA GUERRE AUX CLASSES PRÉPARATOIRES

peillon

Depuis quelques jours on comprend mieux pourquoi les médias qualifiaient d’explosif le chantier du métier d’enseignant ouvert par Vincent Peillon. La révision annoncée du décret de 1950 vient de désigner son bouc émissaire idéal : les classes préparatoires aux grandes écoles. Au centre du nouveau dispositif, la revalorisation des enseignants en zone d’éducation prioritaire (ZEP) par un allégement d’heures apparaissait comme un projet louable ; mais à moyens constants, le ministre n’a pas trouvé mieux pour le financer que de retirer aux professeurs de CPGE leurs propres décharges horaires. Une mesure qui amputerait leurs salaires de 10 à 15%, soit plusieurs milliers d’euros par an.

Le public doit comprendre ce que signifient ces décharges. Elles ne sont pas «obsolètes» – le terme est de la Cour des comptes – comme l’entretien des cabinets d’histoire-géographie, une curiosité très «Troisième République» que nous abandonnons volontiers à ses détracteurs. En CPGE, les obligations réglementaires de service (ORS) sont réduites à 8 ou 9 heures de cours en fonction de la nature des effectifs : classes de concours ou à plus de 35 élèves. Ce dernier chiffre n’a rien d’exceptionnel, mais il n’est pas rare de trouver des classes à 50, voire 60 élèves ! Le projet prévoit de remettre tout le monde à 10 heures sans plus tenir compte de ces contraintes.

La levée de boucliers ne s’est pas fait attendre, et l’on peut lire déjà plusieurs réactions dans la presse ou sur la toile dénonçant le caractère provocateur, voire insultant, de cette mesure. Le ministre l’avait prévu dès lundi : «Les conservatismes sont en train de s’organiser, en ce moment même», marquant avec une affectation de lassitude le mépris dans lequel il tient ces filières d’excellence. Mais peut-être est-ce un piège qu’il tend aux intéressés, en excitant à dessein leur indignation pourvu qu’ils trahissent leur obsession des privilèges et de l’argent qu’ils gagnent, de leur soif d’heures supplémentaires. Ne comptent-ils pas parmi les 10% des Français les plus riches, avec les artistes et les footballeurs ? Claude Allègre les voyait comme «des pilotes d’Air France», comparaison plutôt flatteuse, du reste.

On peut défendre ses avantages pied à pied sur ce terrain des salaires et des horaires, avalanches de chiffres à l’appui. On peut développer des pages entières d’arguments pour démontrer l’injustice du projet : comparer les revenus de chaires supérieures à ceux des hauts fonctionnaires, des politiques (eh oui…), des inspecteurs de tous ordres ; opposer les ORS en CPGE à celles des enseignants en université (un Prag doit actuellement l’équivalent de 7h de cours magistral par semaine) ; faire valoir à n’en plus finir que le niveau d’études et de compétences, sans parler de la charge de travail, est en réalité bien mal rémunéré et qu’un «normalien agrégé docteur» français gagne à peine plus qu’un instituteur allemand…

Ces données quantifiables sont précieuses, objectives. Pourtant, l’essentiel est ailleurs. M. Peillon, qui proposait le 3 février 2010 dans Libération de «supprimer les grandes écoles», n’a jamais fait mystère de son aversion pour un système qu’il voit, malgré son succès, comme une survivance d’un autre âge. En portant ce premier coup, le ministre, de manière froide et déloyale, jette en pâture à l’opinion l’image mensongère de professeurs à l’abri du besoin, profiteurs d’une sorte de régime spécial qui, à l’instar des niches fiscales, fonctionnerait sur le mode de l’opacité, de l’entre-soi, d’une endogamie culturelle ennemie du bien commun. Pire, M. Peillon veut diviser pour mieux régner, opposer les enseignants entre eux, éveiller des jalousies par la divulgation de prétendus avantages, laissant accroire qu’il faudrait réparer une injustice ici alors qu’il n’existe là aucun ressentiment des personnels. On trouve, sur les forums, des certifiés pour dire la honte qu’ils auraient de voir leur travail allégé par la chute de revenus de leurs collègues plus titrés.

Surtout, M. Peillon devrait savoir que les professeurs de CPGE ne comptent pas leur temps. Ce sont des serviteurs de l’État entièrement dévoués à leur mission et dont la générosité même est offusquée par ces économies de bouts de chandelles. Sait-on que ces professeurs se plaignent parfois de n’avoir pas… plus d’heures ! pour finir le programme, ou laisser respirer un cours parfois trop dense ? Sait-on que de très nombreuses colles se terminent dans la nuit hivernale, où les conseils prodigués à la manière d’un cours particulier de la République se prolongent bien au-delà, voire jusqu’au double, de l’«heure forfaitaire», la seule rémunérée, et que çà et là les «derniers» dans leurs lycées se font ouvrir la porte par les gardiens ? Sait-on que nombre de tâches complémentaires – journées portes ouvertes, entretiens blancs, sélection des dossiers de candidature – (dont certaines sont d’ailleurs purement bénévoles) suscitent une véritable émulation de présence dans les établissements ? Enfin, pour être tout à fait complet, faut-il répondre au refrain éculé du «public choisi», des élèves triés sur le volet et faciles qu’il n’y aurait qu’à mener jusqu’aux concours ? On oublie qu’en dépit d’inégalités toujours plus fortes le public de ces classes a changé, s’est diversifié, ouvert autant qu’il est possible (bourses, CPES) et que leurs professeurs, qui prennent les élèves comme ils sont, les accueillent avec leurs acquis, leurs talents, mais aussi – y compris chez les plus favorisés – leurs retards, qu’ils ont accumulés au cours d’une scolarité marquée par des erreurs systémiques, des aberrations pédagogiques, nécessitant ces vigoureuses remises à niveau qu’on appelle «le choc de la prépa».

Nous touchons là au cœur de la démarche du ministre : le reproche d’élitisme, ce qu’on pourrait appeler son élitophobie. Ce mystique de l’école de la République, hanté à juste titre par «la réussite de tous les élèves» mais révulsé par toute forme de sélection, refuse que dans l’Éducation nationale ce qui marche le mieux, mais seulement pour un petit nombre, puisse éclairer, corriger ou transformer ce qui marche, disons, moins bien pour le grand nombre. Il conteste que la méritocratie, sur le chemin qui mène aux grandes écoles, s’obstine à figurer en haut lieu un modèle pour une amélioration de l’école pour tous. Et pourtant, c’est bien ce modèle-là qui marche : parce qu’il se réfère aux meilleures traditions de l’apprentissage, à des méthodes qui ont fait leurs preuves depuis des décennies, parce qu’il maintient un niveau d’exigence proportionnel aux ambitions de réussite affichées. Comme le disait Jean-Paul Brighelli en 2010 dans Tireurs d’élites, «les classes prépas devraient donner à penser au système scolaire et à ceux qui le gèrent – l’aval doit être le modèle de l’amont, et non plus se contenter d’en récolter l’écume».

L’Université au moins commence à le comprendre. La spécialisation précoce recule ; des dispositifs intelligents de tutorat s’installent… N’oublions pas que beaucoup d’entre nous se sont vu fermer la porte des facultés à cause d’un profil trop généraliste (parfois revendiqué comme tel), tandis que les enseignants-chercheurs désertaient largement les premiers cycles, sous-traités à d’autres, pour se replier sur l’aire d’excellence qui leur est propre (master, doctorat). Mais pour les bien-pensants de la terreur égalitaire, les «élites» auront toujours l’excuse de la minorité ; elles auront toujours mauvaise presse pour ceux qui croient, par un affreux sophisme, que si l’excellence n’est pas pour tout le monde, elle ne doit être pour personne.

Fabien VASSEUR, professeur en classes préparatoires ECS (culture générale, lettres) – Lycée Hélène Boucher, Paris 20e