Touche pas au Grisbi…

par sauverlesprepas

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Nous, professeurs de classes préparatoires, venions de commencer à pousser nos élèves comme au saut d’obstacles et à les motiver pour passer leurs concours blancs, ceux-ci étaient bien lancés dans cette dynamique concentrée propre aux fins de trimestre, et le mois de novembre s’étirait comme des cernes, pour eux comme pour nous. En ces temps de bonnets de toutes couleurs et de poubelles renversées devant des lycées pour faire revenir Leonarda Dibrani, nous étions bien tranquilles en train de faire notre travail, ni pigeons ni dindons, préoccupés de notre tâche habituelle, nous avions même payé sans broncher l’addition parfois salée de la refiscalisation des heures supplémentaires en pensant que c’était une mesure de justice sociale.

Nous nous étions affligés de la mort de Georges Lautner puis réjouis de revoir à cette occasion Les Tontons Flingueurs, quand soudain, nous est arrivé un « bourre pif en pleine paix ». Notre propre ministre de tutelle, celui qui pourrait faire figure de « patron » en quelque sorte, nous a annoncé qu’un décret de 1950 serait réécrit par souci de clarté et de justice entre professeurs, et qu’en conséquence de nombreux professeurs perdraient froidement jusqu’à 20% de leur traitement annuel. Voici que nous avons été brusquement versés dans le pot au noir des mécontentements multiples qui zèbrent la France de leurs éclairs.

Nous avons donc décidé de nous organiser, de nous coordonner, de battre le pavé s’il le fallait, abandonnant la concentration de ce moment crucial de l’année scolaire, au risque d’une démobilisation de nos élèves, occupés qu’ils sont désormais à créer des blogs et des pages pour nous défendre sur Facebook ou Twitter. Nous n’avions ni les uns ni les autres aucun temps à perdre, et pourtant notre travail a été gelé par cette menace inattendue. Un esprit rationnel et plat pourrait se demander ce que le gouvernement allait faire dans cette galère. Pourquoi attiser la colère de citoyens tranquilles, imposables et travailleurs ? Pourquoi désigner des prétendus « riches » de la fonction publique à la vindicte collective ?

Depuis plusieurs jours, on ne nous « calcule pas », comme diraient les adolescents, ou plutôt on nous calcule un peu trop. Les chiffres volent, le brut et le net se mélangent sans vergogne,  on mensualise ce qui est lissé sur l’année, on confond même le salaire d’un mois avec celui de deux. Même les journalistes de bonne volonté s’empêtrent dans leurs additions, pianotent sur leur calculette, sans jamais retrouver le même résultat. La bataille de chiffres  tourne à l’absurde, parce que de leur propre aveu, les intéressés  ne maîtrisent pas toujours les mystères de leur fiche de traitement, qui arrive toujours en retard d’au moins un mois, sans parler des délais de paiement d’heures supplémentaires qui sont la règle, et des  variations annuelles qui permettent à l’enquêteur de débusquer tel salaire extravagant, probablement dû au fameux rappel d’heures en retard de trois ou quatre mois. Cette avalanche de chiffres ne prouve qu’une chose, c’est que le système est incompréhensible pour le profane, et pour le professeur. Pour couper court à ces débats infinis,  il suffit d’affirmer qu’il est désastreux de diminuer de 10 à 20% le traitement d’une catégorie de fonctionnaires quels que soient les motifs d’une telle décision, tout simplement parce que c’est un signal et un symbole catastrophique.

Notre ministre a déclenché de manière parfaitement volontaire ce dialogue de sourds, afin de rendre morale et populaire la décision de racler les fonds de tiroir pour faire des économies, et de justifier la haine des classes préparatoires entretenue dans certains cénacles. Classe contre classe à l’intérieur même du système, professeurs de ZEP « pauvres » contre « nantis » de classes préparatoires, voilà qui promettait sur le papier de faire des étincelles. Mais la division n’a pas  entièrement fonctionné, parce qu’elle repose sur des affirmations en porte à faux avec la réalité. Le système des nominations et des mutations est si peu efficace, si peu en rapport avec les capacités réelles de l’enseignant, que celui-ci peut très bien être professeur de ZEP brillantissime, ou encore agrégé tournant comme une toupie comme « titulaire remplaçant » dans les établissements les plus difficiles, ou  même nommé en classe préparatoire après une expérience d’enseignement dans un collège de banlieue modeste. Seules  les nominations en  classes préparatoires, si  imparfaites soient-elles, assurent encore aux professeurs des perspectives de carrière et de reconnaissance de l’excellence.

En outre, le malheur des uns ne fait pas le bonheur des autres. Ce n’est pas parce que les professeurs français du secondaire sont rémunérés de manière médiocre au regard du reste de l’OCDE  qu’on peut en tirer argument pour niveler et tirer vers le bas la condition économique des quelques chanceux qui  échappent à la règle. Après tout, il ne faut pas confondre les hussards  noirs avec des Pères Blancs !

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Il est au contraire essentiel et vital de revaloriser les salaires de tous les professeurs, et ceux des classes préparatoires devraient faire figure d’exemple à suivre au lieu de servir de repoussoir et de punching ball. Le gouvernement s’est toutefois privé de cette possibilité en choisissant le nombre – la création de 60 000 postes sur cinq ans – plutôt que l’amélioration de la gestion préconisée par le Rapport de la Cour des Comptes intitulé Gérer les enseignants autrement (mai 2013). En réalité, et toute idéologie mise à part, il est extrêmement urgent, crise des vocations oblige, de revaloriser ce métier, de remettre le professeur au centre des préoccupations, de lui offrir tout au long de sa carrière une formation continue de très haute qualité,  de faire de la prospective pour maintenir la France à un rang honorable dans la galaxie mondiale du savoir.

Le moment était fort mal choisi pour lancer cette  attaque contre une profession intellectuelle plutôt prospère dans un  pays  très déprimé, qui a besoin de ses forces vives pour croire à nouveau en lui-même, alors même que la vie intellectuelle est une source de richesse pour la nation. Même les professeurs jusqu’à présent mobilisés avec leurs élèves pour les faire réussir se sentent aujourd’hui fatigués, incrédules d’apprendre qu’ils travaillent d’arrache pied pour n’être récompensés que par une sanction et pour beaucoup, par de sérieuses difficultés professionnelles -le risque du sous-service- et financières – la perte sèche de revenus. L’Education Nationale devrait cesser d’être une cour de récréation, un terrain d’expérimentation  de réformes toujours  vouées à l’échec parce que toujours menées selon les mêmes présupposés erronés et selon des logiques uniquement quantitatives. Mais ceci est une autre histoire…

Anne-Sophie LETAC

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