Le prix à payer

Comme à l’armée, un professeur de classes préparatoires reçoit à son entrée en fonction  son « paquetage », composé de classes et d’un nombre d’heures de cours qui constituent son service, sans qu’il ait la possibilité de choisir celui-ci. Ce service varie en fonction de la discipline et du niveau,  entre 8 et 15 heures, on me pardonnera de parler « à la louche ». Calculée de manière extrêmement complexe et opaque à tout non initié, sa rémunération  comprend un traitement fixe sur douze mois et une rémunération mobile en fonction de ce qui dépasse d’une « obligation réglementaire de service », expression peu avenante qui désigne les dispositions contenues dans un vétuste décret de 1950 que le ministre de l’Education Nationale s’apprête à réformer à la hussarde. C’est peut-être parce qu’il faut ainsi traiter les « hussards noirs de la République », ainsi qu’il se plaît à nommer les professeurs, dans un magnifique rappel des années Jules Ferry, qui sont très éloignées de nous.

Ces professeurs de classes préparatoires, souvent très diplômés et issus de grandes écoles, ne voient prise en compte la spécificité de leur métier que grâce à ce système de rémunération appelé « heures supplémentaires », par lequel leur traitement excède celui de l’agrégé, et si souple que leur paiement n’intervient  que trois mois après le début de l’année scolaire, comme s’il fallait à chaque fois réinformer la machine administrative de leur existence. Ce terme  de « supplémentaire » est de surcroît impropre, puisque celles-ci font intrinsèquement partie du service du professeur. Cette rémunération variable n’est comptabilisée ni dans le calcul de la retraite, ni dans les congés de maladie ou de maternité, et disparaît durant les mois d’été. L’idée que le professeur de classes préparatoires serait « trop » payé, répandue parmi les personnels de l’Education Nationale, y compris chez les intéressés qui en conçoivent parfois un culpabilité déplacée, provient du caractère subsidiaire et finalement de l’opacité de ce mécanisme de rémunération. Au lieu de créer un statut à part qui eût pris clairement en compte la spécificité du métier au sein du professorat, le ministère s’en est tenu depuis 1950  à l’octroi d’heures  qui apparaissent  au mieux comme une récompense, au pire comme un bonus honteux et une faveur, alors qu’elles devraient être un motif affiché de choisir cette carrière. Elles sont aussi très faciles à supprimer du jour au lendemain, sur simple décret, on l’aura compris. C’est malheureusement l’état de fait que nous avons laissé perdurer, à nos risques et périls.

En prétendant réaffecter une partie des salaires des professeurs de classes préparatoires à ceux de ZEP, le projet Peillon ne fait qu’exploiter cette faille, qu’inventer une forme de « flexi-insécurité » à destination des enseignants du supérieur, sans donner le moindre gage aux professeurs de collèges difficiles. Etablir un lien de cause à effet entre la situation financière des professeurs de classes préparatoires et celle des professeurs de ZEP relève en effet de l’imposture économique et du populisme. Le ministre est prêt à ruiner un système qui  malgré ses imperfections, constitue la dernière opportunité de faire carrière dans l’Education Nationale, pour consoler des professeurs de ZEP qui recevraient sans l’avoir demandé, pour reprendre le terme de Jean-Luc Mélenchon au sujet de la revalorisation du SMIC en 2012, « à peine de quoi se payer un carambar ». De l’aveu même de Monsieur Peillon, il est en effet impossible d’envisager un effort d’amélioration des salaires. En revanche, supprimer deux heures supplémentaires  aux quelques milliers de professeurs concernés, c’est baisser sans contrepartie le traitement d’une catégorie de fonctionnaires de près de 20%, dans la lignée des décrets lois déflationnistes de Pierre Laval en 1935. C’est aussi pénaliser ceux qui vivent dans les plus grandes métropoles, ceux qui ont les classes les plus chargées, ceux qui n’ont pas pour conjoint(e) un cadre supérieur aux revenus protecteurs, c’est contraindre certains d’entre eux à revoir drastiquement leur mode de vie alors qu’ils travaillent d’arrache pied. C’est pousser nombre de professeurs vers l’enseignement privé hors contrat, où ils seront d’ailleurs accueillis chaleureusement, et c’est encourager les étudiants à choisir Yale, Cambridge, ou Heidelberg plutôt que les cursus français. C’est accepter que l’enseignement supérieur devienne cher, très cher. C’est au demeurant désosser un système qui fonctionne, qui pousse nombre d’élèves modestes vers une myriade d’écoles qui leur assure une ascension sociale discrète et peu médiatisée.

Au delà de ces constatations, la brutalité des propositions du Ministre de l’Education Nationale nous renvoie à une interrogation profonde qui tient à  l’identité, au rôle et à la place que nous réservons aux professeurs dans notre société. En vertu d’une ambiguïté savamment entretenue par les ministères successifs, de droite comme de gauche,  la masse des 381900 enseignants du secondaire public est présentée comme homogène, la gestion du nombre s’apparentant à celle d’une immense usine dont les proviseurs et principaux seraient les contremaîtres et les professeurs des employés interchangeables qu’on affecterait au gré des besoins. La métaphore est si bien filée qu’on entend parfois des enseignants parler de « débrayer » lorsqu’ils font la grève, champ lexical naguère réservé au monde ouvrier. C’est en vertu de cette conception des relations de travail que les salaires des enseignants ne sont comparés que de manière verticale, à l’intérieur d’un corps de métier où règne la fiction de l’identique et du même, où l’étiquette de « privilégié » est accolée aux professeurs un peu mieux rémunérés. Or la comparaison devrait aussi être horizontale, avec la catégorie de diplômés qui leur correspond. Pour les agrégés et normaliens, il s’agit des conseillers à la Cour des Comptes, des magistrats, des Inspecteurs des Finances, des ingénieurs de Mines et des Ponts, dont on rappellera que les salaires sont sans commune mesure avec celui d’un professeur agrégé, au demeurant faible comparé aux autres pays de l’OCDE.

En outre, il est très important de rappeler qu’on ne naît pas professeur de ZEP, pas plus qu’on ne le reste forcément. Le système d’affectation des professeurs du secondaire est en effet  si peu connecté au mérite individuel que toutes les situations sont envisageables : un excellent professeur peut rester contre son gré en ZEP toute sa carrière, un autre peut se trouver propulsé à trente ans dans un lycée de renom sans avoir le nombre de « points » d’ancienneté théoriquement requis, en tout cas il n’y a aucun rapport systématique entre l’excellence et la carrière. En revanche, le professeur de classes préparatoires est nommé au mérite, en vertu de ses qualités, après avoir constitué un dossier qui témoigne de sa compétence, et être passé sous les fourches caudines de l’Inspection Générale. Fait remarquable, un agrégé peut enseigner plusieurs années en ZEP avant de devenir professeur de classes préparatoires, cet objectif représentant pour lui un horizon de carrière motivant.

Pourquoi d’ailleurs ne pas  comparer les professeurs de classes préparatoires  aux acteurs économiques qui rendent des services comparables, puisque la formation est  le fer de lance de la compétitivité, et la clé de l’insertion d’un pays dans la concurrence mondiale ? On sait aujourd’hui que les classements internationaux dans lesquels la France ne cesse de dévisser (PISA, Shanghai) sont directement corrélés au degré de considération économique et culturelle réservé aux professeurs, au rebours de tout ce que les spécialistes des sciences de l’éducation proclament depuis trente ans, obsédés qu’ils sont par l’intronisation de l’élève au centre du système. Tandis que les professeurs français de haut niveau sont implicitement accusés par leur propre ministre d’être des conservateurs et des nantis, des pays comme la Finlande ou l’Allemagne réservent un traitement confortable et respectueux à leurs enseignants, ce qui leur permet de tenir une place honorable dans la galaxie mondiale du savoir. Comptant parmi les rares pôles d’excellence créateurs de richesses et d’innovation dont la France peut s’enorgueillir, les classes préparatoires sont pourtant  l’objet des coups de boutoir d’un ministère en déroute malgré la création récente de dizaine de milliers de postes, un ministère qui survalorise un système de pensée dont la journaliste Sophie Coignard a montré dans un excellent ouvrage[1] que les conséquences n’avaient jamais fait l’objet du moindre bilan en trente ans. Le Rapport de la Cour des Comptes Gérer les enseignants autrement (mai 2013) préconisait de valoriser la richesse humaine et de cesser de favoriser le nombre : c’est l’inverse qui est pratiqué aujourd’hui, et c’est au nom de cette inversion des priorités que les enseignants resteront durablement sous payés.

Plus grave encore, c’est au moment où des pays étrangers s’intéressent de près à notre remarquable ingénierie du savoir, et souhaitent transposer le modèle des classes préparatoires dans leurs propres systèmes, quelques mois après que Campus France USA ait organisé à l’IEP de Paris un séminaire permettant la compréhension des systèmes éducatifs des deux côtés de l’Atlantique, ce qui ouvre la possibilité d’envoyer des élèves américains dans nos grandes écoles, au moment où des professeurs de classes préparatoires français vont en mission à Raleigh en Caroline du Nord, au Luxembourg, en Chine où le marché de l’éducation est immense, que le gouvernement français décide de lancer un signal manifestant un regrettable dédain du caractère stratégique de l’excellence éducative française,  et de l’atout que pourrait constituer sa mise en avant.

« Les gens qui choisissent ce métier ne le choisissent pas d’abord pour l’argent » affirmait Vincent Peillon peu après son entrée en fonction en 2012. Outre que cette affirmation n’engage que lui, l’argent, c’est aussi la liberté de réfléchir, la libération de l’angoisse et des contraintes du quotidien, c’est le prix à payer pour permettre à l’esprit de dégager du temps pour innover, c’est enfin la récompense de la réussite, et cela, le Ministre de l’Education Nationale semble l’avoir tout à fait négligé.

Anne-Sophie LETAC

Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, agrégée de l’Université

Professeur d’histoire (ECS1 et 2), géographie et géopolitique au lycée Lavoisier, Paris


[1] Le Pacte immoral, comment les élites sacrifient nos enfants, Albin Michel, 2011